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  • Sleepless in Tunis

     

    Tunis est dans le chaos, ma tête n’arrive pas à ranger les événements de ces derniers jours !

    Je vis dans un couvre feu nocturne depuis deux semaines, et ma vie est en mode pause. Sauf cette étrange sensation de vulnérabilité émotionnelle, cette facilité de m’emporter, de fulminer parfois, ces rires hystériques et ses larmes en tourbillon !

    En temps de crise, les gens réagissent différemment, mais en temps de crise la barrière de défense sentimentale est plus affaiblie que jamais !

    Preuve, deux jeunes gens séparés par un océan, à force de se parler, et discuter des nouvelles du pays se rendent compte qu'ils se rapprochent!

    Et dire que les plus belles histoires d'amour de l'humanité se déroulaient en temps de guerre!

    Je parle avec tous mes amis qui se ne sont pas en Tunisie, depuis Hanoï jusqu’à Montréal, je me demande comment j’ai connu tous ces gens, mais peu importe, le simple fait de les entendre parler de leur  vie normale, leur banalité, le quotidien, le décalage horaire, les livraisons de pizza, les cours, les soirées, la température,  me rend la soirée vivable.

    Loin du vocabulaire obsessionnel de manifestation, démocratie, liberté,  opposition, gouvernement, constitution, complot, milice, syndicat, grève, armée, hélicoptère, sniper, balle, balle et balle, qui d’ailleurs absorbe mon subconscient jusqu’au sommeil.

    Loin du chaos, le monde extérieur  est l’échappatoire, l’alcool peut être ou l’amour, enfin tout ce qui peut m’écarter de cette atmosphère confinée de post chute de dictature.

    Le pays me meurtrie, je porte sa peine jusqu’à dans mes veines, et la ville renvoi ses démons pour réveiller les plus beaux souvenirs, et si un jour le beau vieux temps décidera de se suicider !

    La liberté se paye cher, mais le passé n’a jamais était sombrement infernal, je vivais bien, je savourais les petits plaisirs, et c’est justement ces petits plaisirs qui me faisait le plus mal, ce chagrin débile et inadmissible de perdre les petits plaisirs contre cette grande valeur qu’est la liberté et la démocratie !

    Je ne dors pas la nuit, comme pour sentir toutes les heures du couvre feu, pour essayer de comprendre de quelle liberté parle-t-on, refusant de dormir avec l’évidence d’être prisonnière chez moi.

    Je passe la nuit à parler au monde, et  consumer mes souvenirs, l’odeur du jasmin, au Café des Délices, une chicha, thé à la menthe,  vue splendide sur le port,  brise d’un nuit d’été et la voix d’Om Kolthoum, les soirées sur la plage, les salsa party, les dîners arrosés à la Mamma, les spectacles au Théâtre Municipal, à Carthage, les après midi footing au Belvédère, les cafés et discussions interminables avec les amis, les balades ramadanesques à La médina, même la faculté et sa dizaine de milliers d’étudiants.

    Tunis, ses trottoirs envahis par ses cafés, ses étourneaux qui se dépalssent en nuage et caresse l’Africa, ses odeurs, encens, jasmin et friture, ses Lablebi et Kafteji, sa culture, ses voitures, ses boutiques, ses connards, ses clochards, ses intellos, ses coincés, ses pauvres, ses poubelles, ses friperies, ses souks, ses lounges, ses hammams, ses métros, sa Médina, son humours, sa luxure, sa vulgarité, sa douceur, ses monuments, ses fêtes, ses derbys, sa Goulette, ses Babs, sa Kasba, ses quartiers mal famés, Tunis et son âme.

    Réduire le pays à une ville me laisse imaginer ses autres villes mieux portantes et reprennent vie, me rassure, penser à Ain Draham et ses forêts, Hammamet et ses hôtels vides, Kasserine et sa réserve du Mont Chaanbi saccagée, le grand sud et ses chameaux  au chômage, Djerba perdue dans la mer ! C’est affolant de faire le Yann Arthus Bertrand et survoler le pays avec un objectif !

    Alors je fais l’autruche pour survivre à cette douleur, et je veille jusqu’à l’aube pour guetter la liberté au petit matin priant de toutes mes forces pour ce peuple et ce pays !

     

     

  • Petit Pays qui saigne

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      J’ai vingt cinq ans, comme des milliers de jeunes de ma génération, nous sommes à Tunis, le 12 janvier 2011, à vingt heure du soir, séquestrés chez nous par un couvre-feu général, on a vingt cinq ans, c’est notre premier couvre-feu officiel !

     

      Tunis est entrain de vivre sa troisième nuit de violence depuis que le soulèvement a commencé dans le pays, je ne vais pas étayer les raisons, conséquences, faits et événements de cette crise populaire insolite, j’ai juste besoin de partager un sentiment qui m’écrase la poitrine.

     

      J'éprouve un besoin douloureux de pleurer, une sensation amère qui me décolle les tripes, j’ai vingt cinq ans, comme des milliers de jeunes tunisiens, on goûte ces sentiments pour la première fois!

     

      J’avais souvent essayé de comprendre la peur d’Anne Frank ou Zlata Filipovic ou encore Ghada Al Sammen, essayé d'imaginer Amsterdam à la deuxième guerre mondiale, Sarajevo sous le siège et Beyrouth pendant la guerre civile! 

     

      Imaginer la peur de ces femmes séquestrées dans leur pays, entourées de dangers imminents, et suivre les nouvelles de Gaza, Bagdad, Koweït, Kaboul, le Zaïre, la Bosnie, le Tchétchène comme on regarde un film, avec le même intérêt détaché. Moi qui pleure parfois secrètement pour l’humanité meurtrie, moi qui n'a vu ou entendu d'arme à feu que la carabine à plombs et les ogives rouillées des Lebels de la France coloniale.

     

      Je vis d'un coup sous la menace de voir mon pays sombrer dans un chaos d'enfer, de voir les tunisiens démolir le pays et leur gouvernement démolir leur vies.

     

      Et après tout ce temps, aujourd'hui même pour la première fois de ma vie, je comprends ce que voulais dire E.E. Hale « On appartient à sa patrie comme on appartient à sa mère. »

     

      Dans mon cœur, la Tunisie prend la forme d'une mère adorée, une mère qui m'a bercé longtemps aussi mal que bien et sans me regarder, puis d'un coup me dévoile son vrai visage, un visage qui saigne, je sens pour la première fois cette peur débile, insensée, légitime de la voir souffrir, de la perdre, cette terrible frustration qui émane de mon envie d'intervenir freinée par je ne sais quelle force bête et obscure.

     

      Mon Petit Pays adoré, ma patrie court le risque de perdre son plus précieux joyau, qu'on croit même contrefait; la paix. Ma Tunisie peut d'un coup se dégénérer et s'immobiliser dans cette maudite seconde que j'imaginais parfois sans la croire possible, une seconde sans paix!

     

      Je pense que le sens de la patrie nous a été transmis dans les gènes, le petit frisson inavoué à l'écoute de l'hymne nationale, la joie folle de voir une de nos équipes ou sportifs cartonner en compétition internationale, la fierté discrète d'avoir les armoiries du pays scellées sur nos diplômes, plus flagrant encore, l'émotion inexplicable qui nous submerge à la rencontre de notre drapeau ou d'un compatriote dans un pays étranger, dans un vol retour de n'importe quelle ville du monde on jubile presque tous à la vue de Tunis, à voir qu'on appartient à cette terre, si humble soit elle.

     

      On a beau le nier la patrie c'est ça, c’est cette affectivité identitaire innée que la détresse déploie!

     

      Au départ et comme plusieurs tunisiens, j’ai refusé de regarder les infos, d’ouvrir les vidéos, de m’emporter, j’avais tellement peur de le croire, jusqu’à ce que le cœur du pays s’embrouille les voix des étudiants entre hymne nationale et étouffement par gaz lacrymogène, normal je fais partie de cette génération bizarre des années 80.

     

      Puis aujourd'hui, la patrie est devenue une épine enfoncée dans nos yeux, elle fait mal à chaque clin d'œil, aujourd'hui je me retiens à peine de pleurer pour ne pas me sentir faible, mais voir ce qui arrive me glace le sang.