11.01.2011

Petit Pays qui saigne

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  J’ai vingt cinq ans, comme des milliers de jeunes de ma génération, nous sommes à Tunis, le 12 janvier 2011, à vingt heure du soir, séquestrés chez nous par un couvre-feu général, on a vingt cinq ans, c’est notre premier couvre-feu officiel !

 

  Tunis est entrain de vivre sa troisième nuit de violence depuis que le soulèvement a commencé dans le pays, je ne vais pas étayer les raisons, conséquences, faits et événements de cette crise populaire insolite, j’ai juste besoin de partager un sentiment qui m’écrase la poitrine.

 

  J'éprouve un besoin douloureux de pleurer, une sensation amère qui me décolle les tripes, j’ai vingt cinq ans, comme des milliers de jeunes tunisiens, on goûte ces sentiments pour la première fois!

 

  J’avais souvent essayé de comprendre la peur d’Anne Frank ou Zlata Filipovic ou encore Ghada Al Sammen, essayé d'imaginer Amsterdam à la deuxième guerre mondiale, Sarajevo sous le siège et Beyrouth pendant la guerre civile! 

 

  Imaginer la peur de ces femmes séquestrées dans leur pays, entourées de dangers imminents, et suivre les nouvelles de Gaza, Bagdad, Koweït, Kaboul, le Zaïre, la Bosnie, le Tchétchène comme on regarde un film, avec le même intérêt détaché. Moi qui pleure parfois secrètement pour l’humanité meurtrie, moi qui n'a vu ou entendu d'arme à feu que la carabine à plombs et les ogives rouillées des Lebels de la France coloniale.

 

  Je vis d'un coup sous la menace de voir mon pays sombrer dans un chaos d'enfer, de voir les tunisiens démolir le pays et leur gouvernement démolir leur vies.

 

  Et après tout ce temps, aujourd'hui même pour la première fois de ma vie, je comprends ce que voulais dire E.E. Hale « On appartient à sa patrie comme on appartient à sa mère. »

 

  Dans mon cœur, la Tunisie prend la forme d'une mère adorée, une mère qui m'a bercé longtemps aussi mal que bien et sans me regarder, puis d'un coup me dévoile son vrai visage, un visage qui saigne, je sens pour la première fois cette peur débile, insensée, légitime de la voir souffrir, de la perdre, cette terrible frustration qui émane de mon envie d'intervenir freinée par je ne sais quelle force bête et obscure.

 

  Mon Petit Pays adoré, ma patrie court le risque de perdre son plus précieux joyau, qu'on croit même contrefait; la paix. Ma Tunisie peut d'un coup se dégénérer et s'immobiliser dans cette maudite seconde que j'imaginais parfois sans la croire possible, une seconde sans paix!

 

  Je pense que le sens de la patrie nous a été transmis dans les gènes, le petit frisson inavoué à l'écoute de l'hymne nationale, la joie folle de voir une de nos équipes ou sportifs cartonner en compétition internationale, la fierté discrète d'avoir les armoiries du pays scellées sur nos diplômes, plus flagrant encore, l'émotion inexplicable qui nous submerge à la rencontre de notre drapeau ou d'un compatriote dans un pays étranger, dans un vol retour de n'importe quelle ville du monde on jubile presque tous à la vue de Tunis, à voir qu'on appartient à cette terre, si humble soit elle.

 

  On a beau le nier la patrie c'est ça, c’est cette affectivité identitaire innée que la détresse déploie!

 

  Au départ et comme plusieurs tunisiens, j’ai refusé de regarder les infos, d’ouvrir les vidéos, de m’emporter, j’avais tellement peur de le croire, jusqu’à ce que le cœur du pays s’embrouille les voix des étudiants entre hymne nationale et étouffement par gaz lacrymogène, normal je fais partie de cette génération bizarre des années 80.

 

  Puis aujourd'hui, la patrie est devenue une épine enfoncée dans nos yeux, elle fait mal à chaque clin d'œil, aujourd'hui je me retiens à peine de pleurer pour ne pas me sentir faible, mais voir ce qui arrive me glace le sang.

 

 

 

 

 

 

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