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"Faire le coq"; "faire la poule"... De l’homme à l’animal, il n’y a qu’un pas !

 

« Pour éprouver [sa femme] un mari s'écria

La nuit étant près d'elle : « O dieux ! Qu’est-ce cela ?                

Je n'en puis plus ; on me déchire ;

Quoi j'accouche d'un œuf ! » - «  D'un œuf ? »

- « Oui, le voilà Frais et nouveau pondu.Gardez-vous bien de le dire :

On m'appellerait poule. Enfin n'en parlez pas. »                                    

Jean de La Fontaine,  Fables.

 

 

         « Le Corbeau et le Renard », « la Cigale et la Fourmi », « Le Lièvre et la Tortue »… Qui ne se souvient des fables de La Fontaine ? On les a apprises à l’école et on les a récitées avec de grands gestes théâtraux. Elles font partie de nos premières découvertes littéraires. Mais est-ce uniquement une affaire de littérature ?

 

         Depuis les premiers fabulistes : Esope, Phèdre, Pidpaë ou La Fontaine, la fable a résisté au temps. Appartenant à la littérature moraliste soucieuse d’étudier les caractères humains, de mettre en valeur les qualités et de critiquer les défauts, ce genre littéraire a prouvé qu’il ne se démode pas, l’homme étant le même depuis la nuit des temps : un être doté d’une part de grandeur ainsi que d’une part de misère, capable du meilleur comme du pire.

 

 

         L’animal pensant…

 

         L’une des particularités  de la fable c’est  qu’elle établit un parallèle entre l’être humain et d’autres êtres vivants végétaux ou animaux. La similitude entre l’homme et l’animal a été exploitée par les fabulistes qui l’ont trouvée d’autant plus intéressante que les caractères des uns se perçoivent aisément chez les autres. Autre particularité de la fable, c’est qu’on n’y trouve pas un cadre spatio-temporel précis, ce qui signifie qu’elle nous présente un message atemporel, une vérité d’ordre général qui se confirme à chaque instant. Il est vrai d’ailleurs que le parallèle entre la société animale et la société humaine est plus que jamais d’actualité.

 

         Ce parallèle s’observe et se confirme sans cesse tous les jours dans la société, au niveau des rapports humains. Ainsi, par exemple, il y a les « lions » : forts, courageux, entreprenants, chasseurs et prestigieux. Il y a aussi les « renards » : fins, rusés, subtiles et vivaces. Il y a encore les « hérissons » : prévoyants, méfiants, prudents et opiniâtres. Il y a enfin les « caméléons » : changeants, versatiles, inconstants et lunatiques. Les rapports entre ces animaux pensants obéissent souvent à une seule loi : la loi de la jungle qui donne raison au plus fort. Mais, dans tout cela, qu’en est-il des rapports entre les hommes et les femmes ?

 

 

         Une logique de basse-cour…

 

         Ce qu’on remarque dans la relation entre les deux sexes, c’est qu’elle est souvent très proche de ce qu’on peut observer dans un poulailler. En effet, hormis quelques exceptions, l’homme dans la relation de couple a généralement tendance à «  faire le coq ». Il aime bien s’afficher au premier plan, parader en public, exhibant avec un orgueil démesuré sa crête, attribut incontestable de sa virilité. Il tient particulièrement à se montrer important et irremplaçable pour la bonne marche du foyer (pardon…du poulailler !). C’est à lui que reviennent les décisions importantes et il a le dernier mot en tout car c’est lui qui tient le gouvernail de l’arche familiale.

 

         Dans son ombre se tient la poule, tapie en silence, contemplant d’un œil crédule, attendri et impressionné la parade du coq, persuadée au fond ou en apparence que la supériorité du mâle est dans la nature même des choses. Elle se complaît dans son rôle de femelle aimante et résignée, cultivant encore plus l’orgueil viril et le confortant dans ses certitudes narcissiques. En tant que mères (« poules » bien entendu) leur rôle est de perpétuer scrupuleusement cette tradition ancestrale de l’hégémonie du mâle et de la sujétion de la femelle.

 

 

         Révolte au poulailler…

 

         Cet ordre des choses est resté longtemps imperturbable, jusqu’au jour où quelques femmes ne se sont plus senties satisfaites de « faire la poule » et se sont mises à convoiter, totalement ou partiellement, la place du coq ou du moins à vouloir participer à la parade. En réalité elles ne sont plus tellement persuadées de leur infériorité, du fait qu’elles ont enfin réalisé qu’à leur tour elles peuvent avoir leur mot à dire, qu’elles ne manquent ni d’intelligence ni de courage et qu’elles participent de plus en plus activement aux intérêts économiques et financiers du foyer. Elles se sont aperçues même qu’en ceci elles sont de véritables… « poules aux œufs d’or ».

 

         Ce qui s’en est suivi ?... Une vraie querelle de « basse-cour »… Se sentant voler la vedette, les coqs se sont révoltés et ont déclaré la guerre. Ils ont exprimé leur hostilité, leur agressivité et leur rancune sans ménagement. Le machisme masculin se fait en effet sentir continuellement, à chaque instant de la vie quotidienne : les « poules » au volant sont une vraie calamité ; elles sont responsables de la plupart des accidents de la route ; elles sont voleuses d’emploi, inefficaces au travail, lentes, indécises, mauvaises mères…bref, elles seraient tellement mieux chez elles ! Entendez : au fin fond du poulailler! Et là encore qu'elles se gardent surtout de vouloir "faire le coq"!!!

 

         La trahison…

 

         La réaction masculine n’est pas étonnante en soi ni totalement incompréhensible, dans la mesure où ce n’est jamais facile, surtout pour un coq, de devoir céder ses avantages et perdre du terrain…

 

          Mais ce qui est vraiment ahurissant c’est de voir la réaction de certaines autres poules qui, au lieu d’encourager leurs congénères avant-gardistes et de voir en elles l’espoir de briser enfin les tabous et les préjugés et la possibilité de sortir de leur torpeur et de leur rang de subalternes, se mettent au contraire à leur mettre des bâtons dans les « pattes », en s’acharnant sur celles qui n’ont pas voulu faire comme tout le monde et qui ont préféré essayer de nouveaux sentiers. Elles vont même jusqu’à soutenir et encourager la cruauté des coqs, mues par cet instinct qui pousse les volailles de basse-cour à achever l’une d’entre elles aussitôt qu’elle est blessée.

         Ce comportement est d’autant plus absurde et navrant qu’elles en font autant avec celui-là même parmi les coqs qui serait tenté de reconnaître « les droits de la poule » et l’égalité des sexes. Car, en fait, il aura cessé d’être à leurs yeux le mâle, le maître absolu du poulailler. Et  du moment qu’il ne correspond plus au schéma auquel elles ont été habituées, elles ne le trouvent plus digne de respect… Comme quoi, les poules sont les premières responsables de leur malheur ; elles sont leur propre bourreau…

 

         Or aujourd'hui, avec le retour en force d'un esprit obscur et rétrograde qui s'appuie essentiellement sur la soumission de la femme à la supériorité consacrée du mâle et qui tire sa légitimité d'une certaine lecture du texte religieux, l'on est en droit de se poser la question de savoir si une société moderne et avancée, apte à faire de la haute voltige peut se construire sur une mentalité de basse-cour…

Sana MAHJOUB 

 PS: Mme MAHJOUB était ma prof de français au lycée.

 

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